Commentaires de
Sur l’intervention de
Jean-Louis Le Moigne[1]
devant le Groupe « Emergence Paris » le lundi 24 septembre
2007
LES SCIENCES
D’INGÉNIERIE DES ORGANISATIONS SOCIALES
Au lieu de subsister sous leur statut
ancillaire de sciences d’analyse - qu’aucun projet éthique et civique n’inspire
plus - les sciences de l’ingénieur ont vocation à devenir des sciences de
conception ou d’ingénierie[2] et les
sciences d’administration et de gestion à devenir des sciences d’ingénierie des
organisations sociales, capables de montrer l’exemple par leur attention à une pratique
critique de la modélisation téléologique.
Le nouvel esprit scientifique
L'idéal de complexité de la science contemporaine vise à restaurer les solidarités entre tous les phénomènes, à rétablir les articulations entre ce qui est disjoint (G. Bachelard 1934 - 1).
La science moderne est « projective ». Elle se fonde sur le projet : caractère téléologique de la connaissance. Les vérités sont choses à faire et non à découvrir, ce sont des constructions et non des trésors (P. Valéry). L'éthique doit mobiliser l'intelligence pour affronter la complexité de la vie, du monde (E. Morin). L’ingéniosité (l'ingenium) a été donnée à l’homme pour comprendre, c’est à dire pour faire (G. Vico).
La connaissance est construite. Le
sens du problème est la marque du véritable esprit scientifique : sans
question, pas de connaissance scientifique. A l’ancienne philosophie du
« comme si » succède la philosophie du « pourquoi pas »
(GB - 2) au « parce
que » l’« afin de » (H. von Foerster). Les
gens voient les choses et disent : «Pourquoi ? ». Je rêve de choses
qui ne sont pas et je demande : « Pourquoi pas ? » (Dicton
anglo-saxon)
La modélisation des systèmes
complexes
La seule prise en considération des
interactions entre les éléments ne suffit plus. Il faut développer de nouveaux
instruments de pensée, permettant de saisir les phénomènes de rétroaction, les
logiques récursives, les situations d’autonomie relative (Projet
d’établissement du CNRS 2002-1).
Les systèmes complexes ne sont pas dans la nature, mais dans l’esprit des
hommes. Nous ne raisonnons que sur des modèles. Modéliser, c’est
construire dans sa tête en s’aidant d’artefacts avant de construire dans
L'exploration de la complexité se présente comme le projet de maintenir ouverte en permanence la reconnaissance de la dimension de l’imprédictibilité (CNRS 2002-3). Il faut renouveler et ouvrir les modèles trop centrés sur le choix des moyens, et pas assez sur l’explicitation des finalités.
L’ingénierie des organisations
Construire dans sa tête avant de construire dans la réalité : ce défi épistémologique est celui que rencontrent depuis toujours les sciences d'ingenium, sciences d'ingénierie, sciences de conception.
L'Ingenium est la faculté de l'esprit humain qui permet de relier (G. Vico) : « Merveilleux, et pourtant compréhensible ». Les sciences d’ingénierie : appliquer ou concevoir ? Il faut renverser le sablier. Concevoir, c’est chercher ce qui n’existe pas et parfois le trouver. Se fonder sur la constitution des « connaissances valables », sur la conception d’artefacts évolutifs.
Mais qu’est-ce que l’organisation ? (E Morin). L’organisation, la chose organisée, le produit de cette organisation et l’organisant sont inséparables (P. Valéry). L’intelligence organise le monde… en s’organisant elle-même (Piaget 1935)
En résumé
Modéliser des organisations sociales perçues comme complexes, c’est-à-dire irréductibles à un modèle fermé ou fini, en vue de projets d’interventions délibérées, en s’efforçant d’anticiper les conséquences multiples et surtout les effets irréversibles de ces complexes d’actions.